Arts décoratifs en Ouzbékistan


Arts décoratifs en Ouzbékistan

Entrelacs, représentations florales et animalières, motifs géométriques et calligraphies, chacun de ces registres décoratifs nous plonge dans un monde graphique sans limite qui foisonne dans les arts encore méconnus d’une Asie centrale comblée de trésors.

Un carrefour culturel entre I'Asie, la Perse et I'Occident

L'histoire n'a guère épargné les pays de cette région du monde située entre la mer Caspienne, la Mongolie, I'Hindu-Kouch et la Sibérie, dominés par le grand Empire achéménide de Perse dès le VIII е siècle av. J. -C. Au VI siècle av. J. -C., ils subirent une nouvelle fois I'invasion des rois perses puis, au IVе siècle av. J. -C., I ‘offensive des troupes d'Alexandre le Grand. Les Turcs, les Huns puis les Arabes se succédèrent jusqu'à ce que ces derniers, ayant atteint les villes de Merv et Boukhara, convertissent la population à I'islam.

En 1219, l'invasion mongole, menée par Gengis Khan, se dirigea vers Boukhara et la réduisit en cendres. Lui succéda le redoutable conquirant Amir Timur, ou Tamerlan, qui accumula les conquêtes à travers l'Iran, I 'lraq, la Syrie, le Caucase et I'lnde du Nord. Après sa mort, en 1405, les Kazakhs et les Ouzbeks s'affrontèrent pendant plusieurs siècles, entraînant I'Asie Centrale dans le chaos. Plusieurs royaumes khanats se constituèrent, au gré de revirements successifs. Au tournant des XIX e siècle, les Russes étendirent peu à peu leur empire sur I'Asie Centrale. Parallèlement à ses nombreux bouleversements, cette région vécut une extraordinaire aventure, celle de la route de la Soie, grande voie de passage pour les marchands nomades. Depuis son point de départ situé en Chine à X 'ian(ancienne Ch'ang An), la route de la Soie conduisait les nomades par deux voies qui se rejoignaient à Kachgar pour traverser le massif du Pamir. Après avoir traversé la vallée de Ferghana, les villes de Kokand, Samarcande, Boukhara en Ouzbékistan, l'Iran et la ville de Merv, les caravanes atteignaient Constantinople, d'où partaient les marchandises à bord de navires en direction de la mer noire et de la Méditerranée.

À I'aller, les caravanes transportaient soie, porcelaine, thé, épices, laques, pierre précieuses et parfums. Au retour, elles étaient chargées d'or et d'argent, de verre teinté, de raisin, de vin, de laine, de chevaux et de pierres précieuses.

Les villes de Boukhara et de Samarcande, situées à mi -parcours, furent le théâtre de ces échanges artistiques et commerciaux qui favorisèrent un niveau de magnificence tel que leur seule évocation fait encore rêver de nos jours. Le spectacle des marchandises imprégna les artisans locaux de motifs floraux, notamment aux couleurs éclatantes et de nœuds entrelacés encore visibles sur les plafonds en bois peint de certaines medersa.

L'apport des sciences aux arts décoratifs.

À la lecture de ces évènements et faits marquants, on comprend que I'Asie centrale propose un savant mélange d'influences persanes, chinoises, turques et islamiques.

Dès les VI е et VII е siècles, les frises peintes, retrouvées à Afrasiab , I'acienne Samarcande, annoncent les miniatures persanes de l'ecole prestigieuse établie à Hérat au début du XV e siècle. Très rapidement cependant, I'islam, installé depuis le VII е siècle, en interdisant toute représentation de créatures animées, impose des motifs géométriques à partir du carré, de l'hexagone, de l'octogone, multipliant à I'infini les combinaisons de figures, imbriquées au milieu d'arabesques et le plus souvent de calligraphie coufique stylisée et dépourvue de points. L'invention de la brique cuite aux X е siècle viendra s'intégrer à cet art de la géométrie. En témoigne le plus ancien monument d'Asie centrale parfaitement conservé, le mausolée d'Ismaïl Samani à Boukhara, construit entre les IX е et le X е siècle, en briques de terre trempées dans du lait d'ânesse selon la légende et assemblées en un appareil composé de motifs géométriques monochromes. Cette innovation fut suivie de carreaux en céramique de couleur apparus au XII е siècle, enrichis de polychromie au XIV е siècle, lesquels jouèrent un rôle décisif dans I'achitecture de cette région.

C'est à partir de la seconde moitié du XIV е siècle, sous le règne de Timur (Tamerlan), que I'Asie centrale connut un élan culturel et scientifique à la faveur de l 'arrivée de savants, d'artisans, de peintres et d'architectes venus de Bagdad ou de Pékin.

La plupart des monuments encore visibles aujourd'hui datent de l'époque dite «timouride ». Ce sont d'immenses mosquées qui se caractérisent par de superbes coupoles bleues souvent nervurées, des minarets, et des arcs d'entrée, pichtak, recouverts de mosaïques aux différents tons turquoise et bleus organisés en motifs foisonnants auxquels s'ajoutent des touches de jaune, témoin de l'influence perse. Cette architecture présente des proportions dues à I'application des avancées obtenues dans les domaines de l'algèbre et des mathématiques. Son apothéose étant représentée sur la place du Reghistan ainsi que dans la nécropole de Chakhi Zinda à Samarcande.

Ainsi, des motifs géométriques entrelacés perpétuent la tradition de l'influence des sciences sur I 'art, marquée par les découvertes d'Al-Khorezmi (790-847), astronome, inventeur de l' algèbre, d'Avicenne (980-1037), savant, médecin, encyclopédiste et d'Ouloug beg, petit-fils de Tamerlan et astronome du XV e siècle. Ils s'assemblent sur I'architecture en un véritable labyrinthe qui suscite I'imaginaire de chacun, élevant I'esprit vers le divin.

L'artisanat des populations nomades et sédentaires

Parallèlement à I'art issu de la philosophie et des sciences, les populations sédentaires et nomades développent un artisanat directement inspiré de leur cadre de vie. D'origine nomade, les populations actuelles situées majoritairement au Kazakhstan, Turkménistan, Kirghizistan créent des objets illustrés par des motifs en forme de cornes de bélier, de pattes d'oie, de tortues, de queues de chiens, de peignes, de vagues et de croisillons évoquant la forme de leur habitat, la yourte. On les trouve sur le petit mobilier en bois peint, les bijoux ornés de cornaline aux vertus magiques, les sacs, les tentures de laine tissée, les gros édredons, les tapis en feutre, shyrdak ou numdah, qui isolent le sol du froid de la steppe et les bandes étroites tissées destinées à décorer et surtout à maintenir la structure de la yourte. La porte en bois est peinte dans des coloris vifs, une amulette triangulaire ornée de pendeloques, le tumar, protège ses habitants du mauvais sort. Seul au milieu des déserts du Karakoum et au Kizilkoum, I'homme s'entoure également de roues, de rosaces et d'étoiles symbolisant le cosmos.

Les couleurs dominantes sont les bruns, beiges, gris offerts par les couleurs naturelles de la laine des moutons ou des chameaux, également procurées par certains mollusques ou insectes. Les végétaux tels que feuillages, écorces, lichens, racines apportent une autre contribution colorée. lls livrent des rouges, celui de la garance, en Kirghiz tamyr bojok, des jaunes, celui de la grenade, anor en ouzbek; des bruns de l'écorce du noyer ou des pelures d'oignons.

En Ouzbékistan comme au Tadjikistan, les populations sédentaires, aux conditions de vie relativement moins rudes, ont privilégié I'observation du monde végétal sous forme de fleurs telles que les tulipes, lola en ouzbek, originaires d'Asie centrale ou de fleurs de grenades, oeillets, iris, roses, coquelicots, marguerites, fleurs de coton, у mêlant boteh ou palmettes, arabesques et volutes de feuillages d'inspiration perse. De nos jours, les tisserandes réalisent encore des tapis au point noué, destinés à la prière ou à I'habillage des murs et du sol de la maison. Les hommes travaillent le bois, sculptant des supports pour le Coran lavakh, ou des objets de consommation courante. Les artisans spécialisés dans le métal galvanisé, influencés par I 'ex-présence soviétique reproduisent sur les gouttières et chenaux des motifs ajourés à base de frises, de volutes ou de rosaces fleuries.

Soie brodée, soie tissée, la vie d'une matière précieuse.

Essentiellement chez les peuples sédentaires et plus rarement chez les nomades, les sublimes suzani, en persan Suzan signifié aiguille — ces couvertures et tentures en coton que la future mariée brode avec de la soie au point dit “Couchure de Bouknara”, ou point de “Kanda-Kayol”, ou au point de chaînette très serré — composent un véritable jardin d'Éden où se mêlent rosaces géométriques et fleuries, arbres de vie, guirlandes, branches, feuilles et vases remplis de fleurs.

Caractérisée par ses propres motifs, chaque région d'Ouzbékistan possède son école de suzani. L'école de Nurata se distingue par des fleurs disposées en rameaux sur une étoile de coton souvent écrue, celle de Pschkent par de gros cercles rouges symbolisent le soleil, celle de Shakhrisiabz par un cerné bleu trés foncé autour des motifs. Les ikats de soie, ou khanatlas, sont utilisés pour l’habillement et la confection de manteaux matelassés appelés chapan. Leurs motifs, dont l’interprétation se révèle souvent hasardeuse, marquent les individus de signes distinctifs utiles sous un climat où la superposition des vêtements donne à chacun une silhouette semblable. Les plus courants étant la fameuse amulette triangulaire nommée tumar, les rosaces ou médaillons solaires ainsi que des vases ornés de bouquets.

Typique des populations sédentaires, l’ikat, ou abr, signifiant « nuage » en ouzbek, est une technique de teinture d'origine indonésienne très complexe consistant à ligaturer des groupes de fils de chaîne avant I'ourdissage du métier à tisser. Ces fils, une fois plongés dans un bain de teinture laisseront la partie ligaturée exempte de teinture. Cette opération répétée plusieurs fois dans différents bains de teinture donne naissance à des motifs « filés », aux contours diffus une fois I'étoffe tissée avec une armure de toile ou de satin.

Autrefois réalisées sur des métiers à tisser manuels de petite largeur afin de permettre à la tisserande de glisser la navette entre les nappes de fils, les étoffes de ces vêtements ou tentures sont constituées de bandes assemblées les unes aux autres, ce qui conduit à la répétition de motifs dans le même sens, ou disposés tête-bêche.

Les illustrations de cet ouvrage ainsi que leurs explications vous invitent à découvrir le très vaste univers des motifs qui accompagnent les peuples d’Asie Centrale.

Extrait du livre «Motif d’Asie centrale». Claire Martin, chez éditions OUEST FRANCE